LES CONFÉRENCES

A propos de 2046 de Wong Kar Way… (suite et fin)

3- CHROMATISME et MONO-CHROMATISME

La question de la couleur ou plus exactement des couleurs est centrale dans ce film qui, en noir et blanc perdrait une grande part de sa valeur hypnotique. Car s’il est des films auxquels la couleur n’ajoute qu’un attrait de type documentaire ou une touche de réalisme ordinaire que l’on pourrait facilement ôter sans perdre au change, l’affaire est absolument impossible avec 2046.

 

Les couleurs y sont pensées et organisées en composantes plastiques de tableaux quasi autonomes. Soit par le biais d’une dominante absolue, le rouge principalement, qui enveloppe à la manière d’un filtre, soit par le jeu des complémentaires vert et rouge, jaune et violet, orange et bleu qui se répondent en quantités variables. Ainsi le rouge omniprésent, quant il n’est pas dominant, est distillé par touches en des points stratégiques, abats jours de lampes, boucles d’oreilles, guirlande lumineuse, vernis à ongle. L’autre accord majeur du film est l’association du vert et de l’or. Ce vert est vernissé sur les lambris rappelant la teinte des bambous, il est de jade sur les pieds de lampe, délavé sur les murs comme du vieux papier photographique, comme ces couleurs qui virent lentement sur les photographies des années cinquante. Cette couleur installe un doux malaise, une langueur mélancolique, au sens ou la mélancolie est une vraie maladie dont on meurt possiblement.

 

EXTRAIT (scène où la jeune femme fume)

L’or, celui des paillettes, des lampes et des guirlandes n’est parfois que du blanc sur lequel la lumière se fait douce ou des reflets sur les murs aux dégradés de vert. Sur les robes il change le corps des femmes en déesses, les rendant un peu plus inaccessibles encore. J’ai choisi Odilon Redon pour une raison simple : la mode du japonisme et la séduction pour l’Orient en général, la frontalité du plan de la peinture qui se dresse face à nous comme un paravent ou une estampe, pour sa musicalité, comme celle de Whistler.

 

EXTRAIT (Redon, Whistler)

A l’opposé de ces ambiances quasi monochromes où les dominantes colorées déterminent notre humeur, dans l’univers synthétique de 2046, les couleurs rayonnent, miroitent, se télescopent, se superposent, elles dématérialisent les corps et les lieux, vibrent de manière hystérique, changent sans tenir compte de la nature des choses et des êtres sur lesquels elles se posent. Les couleurs sont spectrales, dissocient la réalité des formes et des surfaces, ne laissant qu’une succession de lignes en réseaux semblables aux modélisations informatiques d’espaces virtuels.

 

EXTRAIT

Inversement donc, le monde ou 2046 s’écrit, se fantasme, tout ce qui n’est ni or, vert ou rouge à de rares exceptions près, le violet sans doute, semble partagé entre le noir et le blanc. Noir et blanc comme le costume de monsieur Chow, comme les photos encadrées aux murs. Le rouge et le vert, la passion et l’attente, l’espoir peut être, le purgatoire sans doute : je dis cela en sachant que ces codes ne signifient pas grand chose de commun en Chine, probablement. Mais comment m’empêcher de recevoir la complémentarité de ces couleurs avec le sens qui les accompagne dans ma culture ? Alors je pense à l’éternel combat que se livrent le vert et le rouge dans la peinture romantique de Delacroix, aux miroitements symbolistes des toiles de Redon.

 

EXTRAITS (Delacroix, Redon)

Le rouge en Chine fut il y a longtemps associé à la peur, il servait à éloigner les mauvais esprits, aujourd’hui il est symbole de faste et de bonheur, il se dit hong. Comme Hong Kong. Le vert semble avoir une valeur très positive mais chose étrange, il est de très mauvais goût de l’associer au rouge en Chine. Une expression chinoise pour désigner quelque chose de mauvais goût parle de vert et rouge mêlés. J’ignore pourquoi, mais cette opposition forte et complémentaire sur le cercle chromatique fait peur, même en Occident. Matisse disait que ces couleurs étaient « impossibles » ensemble. Pourtant les fleurs les réunissent naturellement, on le voit dans ce paysage encadré où les amants bientôt séparés se détachent, robe rouge, fleurs rouges et feuilles de l’arbre vertes auxquelles fait écho cette tâche de lumière électrique sur le mur intérieur de la pièce. Le blanc, traditionnellement associé au deuil et le noir d’assez mauvais augure ont perdu de leur connotation négative depuis les vagues successives d’occidentalisation. Le drapeau chinois, de couleur rouge est associé au communisme et à son drapeau international, les étoiles qui s’y impriment symbolisent par le doré la venue d’une nouvelle ère.

 

4- La SOLITUDE est une COULEUR COMPLÉMENTAIRE :

Pour parler de solitude, il m’a semblé utile de rappeler un chiffre qui fait son effet en principe : lors des fêtes de Nouvel An en 2006, une des trois semaines d’Or, en Chine, on estime la migration de population à quelques centaines de milliers de personnes près, à:

- 144 millions de passagers ont emprunté les chemins de fer

- 1 milliard 855 millions la route

- 28 millions la voie des eaux

- 15 millions celle des airs.

Pour l’anecdote, la solitude de monsieur Chow et celle des jeunes femmes qui l’ont aimé est-elle vraiment possible à imaginer dans un tel pays ? Plus sérieusement, ces êtres qui vivent avec sans vivre ensemble, qui s’étreignent et se perdent en même temps, se cherche pour le restant de leur vie et retrouvent dans des mondes imaginaires leurs fantômes, m’ont donné envie de vous montrer quelques photographies de Nan Goldin, photographe américaine dont le travail n’existe que par l’immersion totale dans sa vie la plus intime, sans jamais de poses arrangées, de métaphores ou de stratagèmes narratifs : ses images nous montrent des êtres non pas observés pour être photographiés mais aimés et perdus entre les images qu’elle a pris d’eux.

 

Nan GOLDIN, Nan et Brian au lit , 1983 :

extraite de la ballade de la dépendance sexuelle, elle résume la poétique du cycle entier. Elle réussit parfaitement à dresser le portrait d’une relation intime, de deux existences solitaires et de la dialectique des sexes.Les jeux de lumière y augmentent l’idée de séparation et de différence.* C’est plus l’impossibilité de communiquer que l’idée de l’amour qui en ressort.

Nan GOLDIN,Trixie sur un lit de camp, 1979

…La solitude dans la foule et la tristesse comme antithèse inévitable de la fête sont les caractéristiques des photos de cette période.

Nan GOLDINAnthony à la mer , 1979 »

Thème récurrent dans son œuvre est celui des gens qui regardent par la fenetre, représentant simultanément un intérieur et un extérieur, à la fois au sens physique et au sens psychologique.

 

 

* les notes en italiques sont extraites de « Nan Goldin » éditions Phaïdon

Christophe Cirendini 2007

 

 

 

 

1265, Route de Biot, 06560 Valbonne      Alpes Maritimes, France

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